Quand en 1924, l’expédition britannique menée par Georges Mallory a tenté et peut-être réussi l’ascension de l’Everest (le mystère demeure toujours), le géologue qui les accompagnait eut la surprise de découvrir des fragments de fossiles océaniques à plus de 7000 mètres d’altitude. La présence improbable de ces roches sur la plus haute montagne du monde contribua à préciser le concept de dérive des continents et la théorie de la tectonique des plaques. Au-delà de l’aspect purement scientifique, Il y a quelque chose dans la conciliation fascinante de ces deux mondes, les hauts sommets d’un côté et des fonds marins de l’autre, dans l’exposition au grand air de vestiges d’une histoire enfouie, qui n’est pas sans évoquer, il me semble, l’exposition de Florent Dubois, Mais que vont dire nos amis ?.

Le Cab, installé dans une des casemates d’un ancien fort militaire, est perché sur un imposant rocher calcaire dominant Grenoble et offre un panorama exceptionnel sur les montagnes avoisinantes.

Dans cet espace austère, installé en contrebas des autres salles d’exposition, l’imitation océanique que propose Florent Dubois semble remonter le cours de l’histoire géologique en y superposant celle de l’aquariophilie et des expérimentations menées dans l’Angleterre industrielle et curieuse du XIXème. À mesure que l’on pénètre dans l’espace en empruntant un étroit escalier, on distingue dans une relative pénombre, répartis sur des chemises chamarrées posées à même le sol, des petits îlots composés de céramiques et de poteries chinées, enchevêtrées les unes aux autres et rehaussées pour certaines de coraux artificiels. Les céramiques semblent avoir attirées telles des aimants, des cruches aussi bien des décorations d’aquarium. Les poteries chinées témoignent d’une domestique modernité aquatique : amphores vaguement méditerranéennes, lampes poissons Vallauris, insouciants petits dauphins nacrés, conques et coquillages porte-savon. Au gré des multiples cuissons, des mélanges et des collages, les pots se muent en rocaille, englués pour toujours aux rochers-supports que sculpte Florent Dubois, fondant littéralement les uns sur les autres. On imagine alors une histoire sous-jacente, une catastrophe, un naufrage peut-être (avec en tête les images de l’épave du Titanic), qui aurait scellé par effet de sédimentation ces éléments les uns aux autres.

La scène n’est d’ailleurs pas sans rappeler les chantiers de fouilles archéologiques, formidables espaces d’exposition où l’objet du spectacle ne se situe pas tant dans les vestiges eux-mêmes que dans leur exhibition. Non pas qu’ils ne sont pas importants ou précieux, bien au contraire, mais la fascination, qu’ils exercent, repose en partie sur une mise en scène parfaitement maitrisée.

Mais que vont dire nos amis ? propose également un dispositif simple et imparable : pas de socles, juste une variété de chemises imprimées sur lesquelles reposent à même le sol les objets éclairés par une légère lumière rasante. Mélange de délicatesse et d’efficacité, ainsi que d’un goût certain pour le bariolage. Bizarrement peut-être, je me suis rappelée, en imaginant cet agencement, la fameuse tortue de Jean des Esseintes, héros du roman À rebours, qui exhibait sur sa carapace une sélection de magnifiques pierres précieuses. Ornée ainsi, la vivante tortue devait gambader sur un tapis oriental fastueux et en sublimer les complexes motifs 1. L’exposition était parfaite, malheureusement le pauvre animal finit écrasé sous le poids des joyaux 2. Aucune inquiétude, selon la formule consacrée, nul animal n’a été maltraité durant cette exposition.

Florent Dubois accepte lui, contrairement au personnage de Huysmans, une part d’imperfection. Ses oeuvres sont essentiellement animées par ce qui émane, ce qui commence d’où parfois leur aspect inachevé, comme si le geste avait été interrompu par un besoin de renouveau trop pressant. L’accomplissement ne passe pas forcément par des formes fermées et définitives, et le fragment, concilié à un tout, ouvre un potentiel d’interprétation extrêmement riche. D’où cet énoncé volontairement suspendu…. Mais que vont dire nos amis ?

 

1 «Cette tortue était une fantaisie venue à des Esseintes quelque temps avant son départ de Paris. Regardant, un jour, un tapis d’Orient, à reflets, et, suivant les lueurs argentées qui couraient sur la trame de la laine, jaune aladin et violet prune, il s’était dit: il serait bon de placer sur ce tapis quelque chose qui remuât et dont le ton foncé aiguisât la vivacité de ces teintes.» À rebours, Joris-Karl Huysmans, Paris, G. Charpentier, 1884

 

2 «Elle ne bougeait toujours point, il la palpa ; elle était morte. Sans doute habituée à une existence sédentaire, à une humble vie passée sous sa pauvre carapace, elle n’avait pu supporter le luxe éblouissant qu’on lui imposait, la rutilante chape dont on l’avait vêtue, les pierreries dont on lui avait pavé le dos, comme un ciboire.» À rebours, Joris-Karl Huysmans, Paris, G. Charpentier, 1884